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1 septembre 2010 3 01 /09 /septembre /2010 12:45

Question :

Dans un de vos articles vous avez parlé d'un moment où vous faisiez la salât ut-tarâwîh. Or un jour j'ai entendu quelqu'un dire que la salât ut-tarâwîh est une bid'a. Qu'en pensez-vous ?

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Réponse :

Non, ce n'est pas une bid'a shar'iyya.

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A) La prière supplémentaire pendant les nuits du Ramadan : instituée par le Prophète lui-même :

Si la prière – autre que les quatre cycles (rak'a) de 'ishâ, les deux cycles (rak'a) sunna qui les suivent, et la salât ul-witr – pendant les nuits de toute l'année est simplement recommandée (mandûb), accomplir la prière des tarâwîh pendant chaque nuit du ramadan est plus accentuée : elle est sunna mu'akkada (cf. pour ce dernier point : Ad-Durr ul-mukhtâr 2/495, Al-Mughnî 2/411). Le Prophète a exhorté parfois à accomplir la prière de nuit en général (voir Sahîh ul-Bukhârî, kitâb ut-tahajjud, bâb 5) ; mais il a pris un soin particulier à exhorter à accomplir cette prière de nuit du ramadan : Abû Hurayra raconte : "Le Prophète exhortait à accomplir le qiyâm du ramadan sans leur en donner l'ordre avec force ; il disait : "Celui qui prie pendant le Ramadan, avec foi et espoir de récompenses, ses péchés antérieurs lui seront pardonnés"" (rapporté par Muslim 759, at-Tirmidhî 808). Le fait qu'il ne leur en donnait pas l'ordre avec force montre clairement qu'il ne s'agit pas des cinq prières quotidiennes, mais d'une prière supplémentaire, et a entraîné que cette prière n'est pas fardh / wâjib.

Al-Bukhârî a rapporté aussi ce hadîth relaté par Abû Hurayra : le Prophète (sur lui la paix) a dit : "Celui qui prie pendant le Ramadan, avec foi et espoir de récompenses, ses péchés antérieurs lui seront pardonnés" (rapporté par al-Bukhârî, 1904-1905). Al-Bukhârî a placé ce hadîth sous un point (bâb) intitulé : "La valeur de qui accomplit le qiyâm du ramadan", au sein du Chapitre concernant le jeûne (Kitâb us-sawm) ; d'après la version de al-Mustamlî (FB 4/317), ce point (bâb) se trouve même, dans le Sahîh de al-Bukhârî, au sein d'un Chapitre concernant la salât ut-tarâwîh (Kitâbu salât it-tarâwîh).

D'après certains ulémas, le qiyâmu ramadân évoqué dans ces hadîths, c'est-à-dire la prière des tarâwîh, qui est sunna mu'akkada, est une prière qui est accomplie la nuit, mais qui reste distincte du qiyâm ul-layl (ou salât ut-tahajjud), c'est-à-dire la prière de nuit, qu'il est recommandé de faire toute l'année et qui reste donc instituée (de caractère simplement mandûb) pendant le mois de ramadan aussi, en sus de la prière des tarâwîh.

Pour d'autres ulémas, le qiyâmu ramadan est tout simplement le qiyâm ul-layl du mois de ramadan, et qui a accompli la prière des tarâwîh a donc accompli la salât ut-tahajjud. Simplement le qiyâm ul-layl du mois de ramadan a un caractère accentué (mu'akkad), ce qui n'est pas le cas du qiyâm ul-layl du reste de l'année.

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B) Accomplissement de cette prière en groupe (jamâ'ah) : fait par le Prophète lui-même certaines nuits :

B.A) Accomplir n'importe quelle prière en groupe de temps en temps n'est pas bid'a :

Le Prophète a accompli par exemple une prière facultative en groupe chez 'Itbân ibn Mâlik. Ibn Qudâma écrit : "Il est permis d'accomplir les prières facultatives (tatawwu') en groupe et individuellement, car le Prophète a fait ces deux choses. La plupart des ses prières facultatives étaient accomplies individuellement ; (mais) une fois il l'a accomplie avec Hudhayfa, une autre fois avec Ibn Abbâs, une fois avec Anas ibn Mâlik, sa mère et un orphelin ; une fois il a dirigé une prière facultative pour ses Compagnons dans la maison de 'Itbân ; et pendant trois nuits il a dirigé la prière des nuits du ramadan pour eux" (Al-Mughnî 2/380).

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B.B) La question se pose uniquement par rapport au fait d'accomplir continuellement (mudâwama) en groupe cette prière des nuits du ramadan :

C'est en effet la continuité là où ni Dieu ni Son Messager n'ont institué de continuité qui entraîne une bid'a idhâfiyya

Mais dans le cas précis des prières de nuits du ramadan, y a-t-il vraiment bid'a idhâfiyya à les accomplir continuellement en groupe, à la mosquée ?

B.B.a) Accomplir continuellement la prière de nuit du ramadan en groupe (à la mosquée ou ailleurs), est-ce vraiment une bid'a ?

Al-Bukhârî rapporte que, durant son califat, Omar ibn ul-Khattâb, se rendant à la mosquée pendant une nuit de ramadan, vit les gens en train d'y accomplir la prière de nuit de façon séparée : un homme priait seul, un autre priait avec un petit groupe sous sa direction. Omar dit alors : "Je pense que si je réunissais ces gens sous la direction d'un seul lecteur, ce serait mieux". En ayant pris la décision, il les réunit sous la direction de Ubayy ibn Ka'b. Se rendant une autre fois et voyant les gens accomplir la prière de nuit sous la direction du imam nommé, il prononça une parole d'appréciation, mais ajouta : "Ce par rapport à quoi ils restent endormis est (néanmoins) meilleur que ce pour quoi ils se tiennent debout" ("il voulait parler, dit le transmetteur, de la fin de la nuit ; ces gens priaient au début de la nuit") (rapporté par al-Bukhârî, 1906). D'après les ulémas qui pensent que la salât ut-tarâwîh est chose distincte de la salât ut-tahajjud pendant le ramadan, dans sa dernière phrase, Omar parlait de "salât" (il voulait donc dire : "La salât ut-tahajjud, au moment de laquelle ils restent endormis, est meilleure que la salât ut-tarâwîh"). D'après les ulémas qui pensent que la salât ut-tarâwîh est la salât ut-tahajjud du ramadan, Omar parlait ici de "sâ'ah" (et il voulait alors dire : "La fin de la nuit, heure à laquelle ils restent endormis, est meilleure pour l'accomplissement de ce qiyâm ul-layl que le début de la nuit, heure à laquelle eux l'accomplissent").

D'après Ibn Jarîr et al-Wâqidî, c'est en l'an 14 de l'hégire (soit un peu plus de trois ans après le décès du Prophète) que Omar institua cela (Al-Bidâya wa-n-nihâya, 7/52). Et Omar fit écrire à toutes les villes musulmanes leur demandant d'instituer l'accomplissement de cette prière en groupe (Ibid.).

Cette continuité est-elle une nouveauté instituée par Omar ibn ul-Khattâb ? Oui (c'est une bid'a lughawiyya, comme l'a expliqué Ibn Taymiyya, et c'est là le sens de la parole d'appréciation de Omar "Ni'mat il-bid'atu hâdhihî !", qu'il prononça quand il vit l'accomplissement en groupe).

Mais cette continuité est-elle une bid'a shari'yya ? Non. Explications...

Aïcha (ce récit est relaté aussi par Zayd ibn Thâbit, nous allons y revenir) raconte qu'une fois le Prophète a accompli la prière de nuit pendant le ramadan, et des gens se sont mis à prier sous sa direction. Le lendemain matin ces Compagnons en ont parlé autour d'eux, et la nuit suivante, pour la seconde fois, ils ont accompli la prière de nuit sous sa direction. Ceci s'est répété deux ou trois nuits. Mais la nuit d'après, le Prophète est resté assis [chez lui] et n'est pas sorti. Le matin les gens (lui) en ont parlé, et il dit : "J'ai craint que la prière de nuit vous soit rendue obligatoire" (hadîthu Aïcha : al-Bukhârî 696). Dans une autre version, on lit que la quatrième nuit, la mosquée du Prophète ne put pas contenir tous les gens qui s'étaient rassemblés, et ce fut cette nuit que le Prophète ne sortit pas. Et ce fut après la prière de l'aube que celui-ci dit : "Il ne m'était pas resté inconnu que vous étiez là. Mais j'ai craint que cela ne soit rendu obligatoire sur vous, et que vous n'en soyez pas capables" (hadîthu Aïcha : al-Bukhârî 882, 1908). Dans une autre version, il est relaté qu'il a alors dit : "J'ai vu ce que vous avez fait. Et ne m'a empêché de sortir vers vous que le fait que j'ai craint qu'elle soit rendue obligatoire sur vous" (hadîthu Aïcha : al-Bukhârî 1077).

Or cet épisode (où on voit le Prophète accomplir la prière de nuit en groupe) s'est passé :
– pendant le ramadan
(hadîthu Aïcha : al-Bukhârî 1077),
– dans la mosquée (hadîthu Aïcha : al-Bukhârî 1077, 1907, 882) ; dans une version du propos de Aïcha, on lit : "fî hujratihî" (hadîthu Aïcha : al-Bukhârî 696), mais il s'agit non pas de son appartement mais d'un petit espace qu'il s'était aménagé dans la salle de la mosquée par le moyen d'une natte, comme le prouve un autre propos de Aïcha (al-Bukhârî 697, 5523), de même que le propos de Zayd ibn Thâbit (hadîthu Zayd : al-Bukhârî 698, 5762).
(Il est à noter que la numérotation que je cite est celle dite "de al-Bughâ", qui est différente de celle dite "de Fat'h ul-bârî".)

Par ailleurs, Abû Dharr raconte : "Nous jeûnions en compagnie du Prophète pendant le mois de ramadan. Avant qu'il reste sept (nuits pour que le mois se termine), il ne dirigea pas de prière (de nuit) pour nous pendant tout le mois. (La septième avant-dernière nuit), il dirigea la prière pour nous jusqu'à un tiers de la nuit. La sixième avant-dernière nuit, il ne dirigea pas la prière pour nous. La cinquième avant dernière nuit, il dirigea la prière pour nous jusqu'à la moitié de la nuit ; je lui dis : "Messager de Dieu, si tu nous donnais plus en prière de cette nuit !" Il dit : "Lorsque quelqu'un accomplit la prière avec l'imam jusqu'à ce que celui-ci s'en retourne, cela lui est compté comme prière de (toute) une nuit." La quatrième avant-dernière nuit, il ne dirigea pas de prière pour nous. La troisième avant-dernière nuit, il réunit les siens, ses épouses et les gens, et dirigea la prière pour nous jusqu'à ce que nous craignîmes manquer le repas d'avant l'aube. Puis il ne dirigea pas de prière pour nous le reste du mois" (Abû Dâoûd 1375, at-Tirmidhî 806, an-Nassâ'ï).

Si dans le récit précédent, par Aïcha, on voit des Compagnons se réunir d'eux-mêmes pour accomplir la prière de nuit du ramadan sous la direction du Prophète dans sa mosquée, et ce pendant deux ou trois nuits consécutives, ici le récit que nous fait Abû Dharr constitue un autre épisode : d'une part les nuits où la prière de nuit est accomplie sous la direction du Prophète ne sont pas consécutives comme on l'a vu dans le récit de Aîcha ; d'autre part on voit le Prophète lui-même réunir des Compagnons pendant quelques nuits pour qu'ils accomplissent cette prière sous sa direction.

Par ailleurs, dans le récit de Aîcha, des Compagnons s'étant réunis d'eux-mêmes, quand le Prophète – la quatrième ou la cinquième nuit – n'est plus sorti vers les gens s'étant de nouveau rassemblés (et donc ne leur a plus donné l'occasion d'accomplir la prière de nuit du ramadan sous sa direction), il leur en a explicitement détaillé la raison : "Et ne m'a empêché de sortir vers vous que le fait que j'ai craint qu'elle soit rendue obligatoire sur vous" (hadîthu Aïcha : al-Bukhârî 1077) ; selon deux des trois interprétations qu'en a données Ibn Hajar, ce que le Prophète craignait était soit que la prière de nuit devienne obligatoire pendant le mois de ramadan ; soit que le fait d'accomplir en groupe la prière facultative de nuit ("qiyâm ul-layl") (de toute l'année) devienne obligatoire pour que cette prière soit valable (Fat'h ul-bârî, 3/19). C'est donc cette raison qui a empêché le Prophète de continuer à laisser les Compagnons accomplir la prière des tarâwîh sous sa direction, dans la mosquée.
Or ce que le Prophète craignait ne pouvait se réaliser que par la venue d'une révélation divine. La révélation divine étant désormais interrompue depuis le décès du Prophète, il était possible d'accomplir cette prière en groupe dans la mosquée continuellement. En effet, la cause étant désormais absente, la règle (empêchant d'accomplir continuellement cette prière en groupe dans la mosquée) ne s'applique plus. C'est ce que Omar comprit, et c'est pourquoi il institua la continuité dans l'accomplissement en groupe de la prière des tarâwîh.
Ibn Taymiyya le souligne ainsi : "(Le Prophète) a mentionné la cause ('illa) du fait qu'il ne soit pas sorti [pour accomplir les tarâwîh en groupe] : il craignait que cela soit décrété obligatoire. On comprend donc par là que le facteur poussant à sortir était présent, et que s'il n'y avait la crainte que cela soit décrété obligatoire, il serait sorti. Lorsque vint l'époque de Omar, celui-ci rassembla (les musulmans) sous la direction d'un seul récitant (qâri'), et la mosquée fut [pour cela] éclairée. (…) La sunna implique qu'il s'agit là d'une action pieuse s'il n'y avait eu la crainte que cela soit décrété obligatoire. Or cette crainte que cela soit décrété obligatoire a disparu avec la mort du Prophète (sur lui la paix). Ce qui empêchait a donc disparu" (Iqtidhâ' us-sirât il-mustaqîm, p. 256). Du propos de Omar "Si je rassemblais ces gens sous la direction d'un seul récitant, ce serait mieux", Ibn Hajar relate ce commentaire : "Omar a compris cela du fait que le Prophète a approuvé que des gens avaient accompli la prière avec lui pendant ces nuits, et que s'il n'avait pas aimé cela pour eux, c'était seulement par crainte que cela soit décrété obligatoire sur eux (…). Puis, lorsque le Prophète mourut, on fut à l'abri de cela. La majorité des ulémas ont incliné vers le propos de Omar (…). Ibn Battâl dit : "Accomplir le qiyâm du ramadan [en groupe] est sunna, car Omar ne l'a pris que de la façon de faire du Prophète, et le Prophète ne l'a [à un moment] délaissé que par crainte que cela soit décrété obligatoire"" (Fat'h ul-bârî 4/320).
Dire que Omar a institué une bid'a est donc infondé ; ce n'est même pas une khata' ijtihâdî de sa part. Même l'école malikite, qui est d'avis que, en soi, il est mieux d'accomplir la prière des tarâwîh seul (nous allons y revenir), est d'avis qu'il est quand même autorisé de l'accomplir en groupe à la mosquée, et ce "à cause du hadîthu Aïcha" [celui que nous avons cité plus haut] (cf. Al-Fiqh ul-mâlikî fî thawbihi-l-jadîd, 1/479).

B.B.b) Ce n'est donc pas une bid'a shar'iyya. Cependant, qu'est-ce qui est mieux (afdhal) : accomplir la prière de nuit du ramadan sous la direction du imam à la mosquée, ou chez soi (que ce soit alors seul, ou bien sous la direction d'une personne) ?

Il y a deux avis sur le sujet

Il y a l'avis de l'école hanafite : il est mieux d'accomplir la prière de nuit du ramadan (salât ut-tarâwîh) en groupe que tout seul ; et il est mieux que cet accomplissement en groupe ait lieu dans la mosquée (Ad-Durr ul-mukhtâr 2/495). D'après cette école, il n'est pas seulement mieux (afdhal), il est même "fortement recommandé" (mu'akkada) que l'accomplissement de la prière de tarâwîh soit fait en groupe et dans la mosquée (au point, relate ash-Shâmî comme étant l'avis apparent des ulémas hanafites, que si on s'est contenté de l'accomplir en groupe dans une maison et que personne ne l'a accomplie en groupe dans la mosquée, ce qui est voulu n'aura alors pas été réalisé). Mais en fait l'avis de l'école est que ce caractère "fortement recommandé" est de niveau "bi-l-kifâya" : dès lors, il faut que dans chaque mosquée (existant au sein de chaque quartier de la ville), ou au moins dans une des multiples mosquées existant dans chaque quartier de la ville, ou au moins dans n'importe laquelle des multiples mosquées existant dans chaque ville (il y a différents avis sur le sujet : Radd ul-muhtâr), cette prière des tarâwîh soit accomplie en groupe ; sinon, si l'accomplissement de cette prière en groupe dans la mosquée (de l'un de ces trois niveaux, selon l'avis retenu) a été complètement délaissé, alors l'ensemble des musulmans concernés auront mal agi, car ayant délaissé quelque chose qui a été institué par l'un des califes râshid (voir Ad-Durr ul-mukhtâr 2/495, avec Radd ul-muhtâr ; voir aussi Al-Mughnî 2/414). Par contre, du moment que des personnes accomplissement cette prière en groupe à la mosquée (de l'un des trois niveaux suscités, d'après l'avis retenu), il n'y a aucun mal à ce que d'autres personnes l'accomplissent en groupe chez elles, ou individuellement chez elles (simplement ash-Shâmî relate que, même alors, par rapport à l'accomplissement seul, l'accomplissement en groupe dans la maison est meilleur (fadhîla) ; et par rapport à l'accomplissement en groupe dans la maison, l'accomplissement en groupe dans la mosquée est meilleur (fadhl) : Radd ul-muhtâr 2/495). Mais aucun reproche ne peut être adressé à celui qui ne pratique pas ce qui est simplement afdhal.
L'avis de l'école hanbalite est qu'il est mieux d'accomplir cette prière de nuit du ramadan (salât ut-tarâwîh) en groupe que tout seul (Al-Mughnî 2/414-415).

Et puis, de l'autre côté, il y a l'avis de l'école malikite : il est mieux d'accomplir la prière de nuit du ramadan (salât ut-tarâwîh) tout seul plutôt qu'en groupe ; sauf en ce qui concerne le musulman qui, se sachant paresseux, délaissera cette prière s'il ne l'accomplit pas en groupe : pour lui est mieux de l'accomplir en groupe (Al-Muwâfaqât, 2/54, 56).
Un avis de l'école shafi'ite va dans le même sens (Al-Mughnî 2/414).

En fait dans la relation que Zayd ibn Thâbit a fait du récit que nous avions cité plus haut en premier, on lit que lorsque des Compagnons se furent réunis une nouvelle nuit, quand le Prophète exprima la raison l'ayant amené à ne plus sortir, il dit ceci : "Cette action que vous avez faite n'aurait pas cessé chez vous, jusqu'à ce que je craigne que [cette prière] aurait été rendue obligatoire sur vous. Faites la prière dans vos maisons, car la meilleure prière que l'homme fait est (celle faite) dans sa maison, sauf la prière obligatoire" (hadîthu Zayd : al-Bukhârî 5762).
C'est par rapport à cette seconde phrase qu'il y a deux interprétations possibles, lesquelles conduisent aux deux avis que nous avons vus...

– Soit il y avait deux raisons séparées à ce que le Prophète dise aux Compagnons de ne plus accomplir la prière de nuit du ramadan sous sa direction : l'une était – nous l'avons déjà vu – que le Prophète craignait que cela devienne obligatoire ; l'autre était – et c'est ce que nous enseigne la relation de Zayd que nous venons de voir – qu'il est mieux d'accomplir toutes les prières autres que les cinq prières quotidiennes à la maison plutôt qu'à la mosquée. Dès lors, si la première raison a disparu avec la mort du Prophète, la seconde demeure. D'un côté, étant donné que le Prophète lui-même avait réuni de lui-même des Compagnons pour qu'ils accomplissent cette prière sous sa direction dans sa mosquée, et qu'il avait mentionné la raison l'ayant empêché de le faire toutes les nuits, il reste autorisé – et non pas bid'a shar'iyya – d'accomplir cette prière de nuit du ramadan en groupe, à la mosquée, continuellement. Mais d'un autre côté, eu égard à la règle générale selon laquelle il est mieux d'accomplir toute prière autre que les cinq prières obligatoires chez soi ("La prière que l'homme fait chez lui est meilleure que celle qu'il fait dans ma mosquée que voici, exception faite de la prière obligatoire" : Abû Dâoûd 1044), il demeure mieux d'accomplir cette prière chez soi. Mâlik ibn Anas est ainsi d'avis qu'il est mieux d'accomplir la prière de nuit du ramadan chez soi (sauf si on est de nature paresseuse et qu'on sait qu'on ne l'accomplira alors pas, lequel cas il vaut mieux l'accomplir en groupe à la mosquée, li 'âridh). Ash-Shâtibî écrit que parmi les Prédécesseurs, parmi les Compagnons et leurs élèves, de grands personnages n'accomplissaient pas les prières des tarâwîh avec le imam à la mosquée et allaient chez eux pour les accomplir (Al-Muwâfaqât 2/54) ; ils considéraient donc autorisé que des musulmans l'accomplissent en groupe à la mosquée, mais mieux de l'accomplir à la maison. Il est à noter que si Omar a institué la prière en groupe dans les mosquées, d'après ce que relate Ibn Hajar, lui-même ne se joignait pas à eux pour cette congrégation (Fat'h ul-bârî 4/321). malgré tout, il faut noter ici que lorsque le Prophète a dit d'accomplir les prières non-obligatoires chez soi, ce dit a valeur de recommandation et non d'obligation, vu que bien d'autres prières facultatives, des Compagnons les accomplissaient à la mosquée, et le Prophète les voyait et ne les blâmait pas pour cela : ainsi, Anas ibn Mâlik raconte : "Nous étions à Médine, et lorsque le muezzin donnait l'appel à la prière de maghrib, (des gens) se pressaient près des piliers (de la mosquée) et y accomplissaient deux cycles ; il y avait tellement de personnes qui les accomplissaient qu'un homme étranger entrant dans la mosquée croyait que la prière (obligatoire de maghrib) avait déjà été accomplie" (rapporté par Muslim 837 ; voir aussi al-Bukhârî 481) ; or Anas ibn Mâlik raconte par ailleurs : "Nous accomplissions, à l'époque du Prophète, une prière de deux cycles après le coucher du soleil et avant la prière du maghrib." Al-Mukhtâr ibn Fulful lui demanda : "Est-ce que le Prophète les accomplissait ?" Il répondit : "Il nous voyait les accomplir et ne nous l'ordonnait pas ni ne nous l'interdisait" (rapporté par Muslim, 836).

– Soit le Prophète n'avait en réalité qu'une seule raison à l'esprit : il craignait que Dieu, voyant que les Compagnons se réunissaient chaque nuit pour accomplir la prière en groupe sous la direction de Son Messager, décrète cette prière des nuits du ramadan obligatoire. Par contre, pour ce qui est du fait que le Prophète dit à ses Compagnons d'accomplir cette prière chez eux, vu que, à l'exception des cinq prières obligatoires, la meilleure prière est celle faite chez soi, il n'a mentionné cela que comme complément logique de la raison suscitée : étant donné que, eu égard à cette raison, le Prophète ne pouvait pas l'accomplir chaque nuit en groupe dans la mosquée, c'était la règle normale qui s'appliquait aux prières de nuit du ramadan, à savoir que toute prière non-obligatoire, il est mieux de l'accomplir chez soi (cette règle générale est exposée dans bien d'autres hadîths, notamment celui déjà cité : "La prière que l'homme fait chez lui est meilleure que celle qu'il fait dans ma mosquée que voici, exception faite de la prière obligatoire" : Abû Dâoûd 1044). Mais s'il n'y avait pas eu cette raison, il serait devenu mieux d'accomplir cette prière de la nuit du ramadan en groupe à la mosquée, vu que d'autres prières non-obligatoires mais liées à une cause (sabab) sont aussi accomplies en groupe à la mosquée : ainsi, le Prophète a accompli la prière de l'éclipse en groupe (voir Sahîh ul-Bukhârî, kitâb ul-kussûf, bâb 9) et dans la mosquée (voir Sahîh ul-Bukhârî, kitâb ul-kussûf, bâb 12) ;  or cette prière n'est pas obligatoire. Et la salât ut-tarâwîh a aussi une cause (sabab) : le Prophète l'a nommée "qiyâmu ramadân".
Dès lors, la première raison ayant disparu, la seconde a disparu avec elle : comme le Prophète a enseigné d'accomplir la prière que l'on fait lors de l'éclipse en groupe à la mosquée, il est mieux d'accomplir la prière que l'on fait pendant les nuits du ramadan ("qiyâmu ramadan") en groupe à la mosquée.

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C) Réciter l'intégralité du texte coranique pendant les prières des tarâwîh de tout le mois de ramadan : cela est souhaitable (par maslaha shar'iyya) mais n'est pas quelque chose d'institué :

Des juristes ont écrit qu'il est recommandé de réciter, pendant l'ensemble des prières de nuit d'un mois de ramadan, une fois l'intégralité du texte coranique : al-Qâdhî [Abû Ya'lâ] parmi les hanbalites, a dit cela (Al-Mughnî 2/4158-416) ; c'est aussi l'avis des ulémas de l'école hanafite (voir par exemple Ad-Durr ul-mukhtâr 2/497). Sauf erreur de ma part, ce n'est pas le Prophète ni les quatre califes râshidûn ni même d'autres de ses Compagnons qui ont établi cela, mais ce sont des juristes postérieurs : c'est ce que Mâlik a formulé ("Layssa khatm ul-qur'âni fî ramadhâna sunnatan li-l-qiyâm"Al-Fiqh ul-mâlikî fî thawbihi-l-jadîd, 1/481).  Certes, il est établi que pendant le mois de ramadan le Prophète faisait une révision du texte coranique jusqu’alors révélé avec l’Ange Gabriel (le hadîth est bien connu), mais il n'est pas dit que cela se déroulait pendant la salât ut-tarâwîh ; et pareille analogie n'est pas possible dans le domaine des 'ibâdât. Cependant, il demeure "bien", "souhaitable" (nous allons voir plus bas le propos de Cheikh Ashraf 'Alî Thânwî sur le sujet), de réciter une fois l'intégralité du texte coranique pendant les salât ut-tarâwîh de tout le mois de ramadan, et ce par maslaha shar'iyya.

On peut remarquer que de nombreuses personnes ne parviennent plus aujourd'hui à faire la distinction entre l'accomplissement de la prière des tarâwîh pendant chaque nuit du ramadan, et la récitation, une fois, de l'intégralité du texte coranique durant ces prières pendant tout le mois de ramadan : ces personnes se sont mises à considérer les deux comme étant de même niveau. Or, ne pouvant pas rester debout pendant ces prières chaque soir le temps de la récitation d'un trentième (ou un peu plus d'un trentième) du texte coranique,  pour cause de grande fatigue liée à un travail journalier éprouvant, pour cause de faible constitution physique, ou pour cause de manque de courage et de grande paresse, ces personnes délaissent alors l'accomplissement des prières du tarâwîh même. Ne pouvant accomplir ce qu'elles croient être une condition pour la validité - ou au moins la perfection nécessaire - d'une action donnée, elles délaissent donc l'action elle-même.

Or ceci est erroné : si ces personnes ne peuvent pas – ou ne veulent pas – accomplir des prières du tarâwîh qui durent un temps conséquent, elles devraient quand même accomplir les prières du tarâwîh chaque nuit (vu que cela est sunna mu'akkada), et y réciter quelques versets du Coran seulement. Si dans Tanwîr ul-absâr il est écrit : "On ne délaissera pas (un khatm du Coran) à cause de la paresse des gens", al-Haskafî nuance ainsi ce propos : "Mais dans Al-Ikhtiyâr il est dit : "Le mieux pour notre époque est ce qui n'est pas difficile pour les gens". L'auteur et autre que lui l'ont approuvé. (…) Dans Fadhâ'ïlu ramadhan de az-Zâhidî il est écrit : "Abu-l-Fadhl al-Kirmânî et al-Wab'rî ont donné comme fatwa qu'il n'est pas mak'rûh que dans (chaque rak'a) des tarâwîh on récite la Fâtiha et un ou deux versets (seulement). Celui qui n'est pas connaisseur des [mœurs des] gens de son époque, celui-là est un ignorant" (Ad-Durr ul-mukhtâr 2/497-498). Ahmad ibn Hanbal a lui aussi dit : "Pendant le mois de ramadan, on récitera (dans les tarâwîh faites en groupe), ce qui est léger [= possible] pour les gens ; on ne mettra pas de difficulté sur eux, particulièrement lors des nuits courtes. Tout dépend de ce que les gens supportent" (Al-Mughnî 2/415).

Parfois on constate quelque chose de plus grave encore : certaines personnes se font un devoir d'assister pendant tout le mois de ramadan aux prières du tarâwîh où on récite une fois l'intégralité du texte coranique, mais ensuite critiquent âprement la vitesse de la récitation faite par le ou les imams, celle-ci n'étant pas assez rapide à leur goût ! Parfois on entend même des mots de lassitude vis-à-vis du texte coranique ! Voilà bien un exemple flagrant d'application de la lettre d'une règle (qui en plus n'est pas instituée) sans appliquer aussi son esprit

De même, entre le fait d'accomplir les prières du tarâwîh chaque nuit du ramadan mais sans que l'intégralité du texte coranique soit alors récité au cours de tout le mois, et le fait de réciter l'intégralité du Coran mais de façon mâchée pour aller plus vite, le mieux est sans nul doute le premier.

Faire le khatm ul-qur'ân durant les prières du tarâwîh n'est nullement une nécessité par rapport à la validité ou à la perfection nécessaire des prières du tarâwîh, ni par rapport au fait de passer "un bon mois de ramadan". Le mieux est bien sûr d'assister à des salât ut-tarâwîh pendant lesquelles on récite – de façon non mâchée – pendant tout le mois l'intégralité du texte coranique. Mais si on n'en est pas capable, alors : plutôt que de ne pas accomplir du tout les prières du tarawîh parce qu'on est incapable de tenir le temps de la récitation d'un trentième (ou un peu plus) du texte coranique chaque soir ; plutôt que de râler et de se plaindre de sa fatigue et de la lenteur de la récitation du imam ; plutôt que de mettre la pression sur le imam ; plutôt que de prononcer des mots graves à propos du Coran : accomplissez chaque soir du ramadan des prières de tarâwîh où on récite seulement quelques passages du texte coranique.

Par ailleurs, Cheikh Ashraf 'Alî at-Thânwî, s'étant un jour rendu à Murâd-Abâd, une autre ville de l'Inde que la sienne, y fit un discours dans lequel il dit qu'il n'avait pas trouvé chez les Compagnons, ni leurs élèves, ni les élèves de leurs élèves, qu'il serait institué de faire le khatm du Coran dans les tarâwîh ; il dit ensuite que, volontairement, il s'était abstenu de faire réciter l'intégralité du texte coranique dans la khânqâh dont il était responsable, à Thâna Bhawan, pendant les tarâwîh du dernier ramadan (Bawâdir un-nawâdir, pp. 348-349).
Suite à ce discours, il reçut une lettre de quelqu'un cherchant à en savoir plus, et l'informant que la nouvelle concernant le contenu de son discours s'étant répandue, des gens qui étaient opposés à lui avaient commencé à le critiquer. Cheikh Thânwî lui répondit par écrit en l'informant qu'il disait bien que faire le khatm du texte coranique pendant les tarâwîh est recommandé, mais qu'il hésitait quant à savoir si ce sont vraiment les fondateurs de l'école hanafite ou si ce sont seulement des ulémas hanafites postérieurs qui ont dit que cela est mu'akkad. Il dit aussi dans cette réponse que c'était volontairement que de temps en temps ("gâh gâh") il ne faisait pas réciter l'intégralité du texte coranique dans sa khânqâh, et ce par égard à l'avis selon lequel ce n'est pas mu'akkad : soit que ce n'est jamais mu'akkad, soit qu'il peut y avoir une raison valable ('udhr), et que les raisons de ce genre sont ensuite diverses selon les personnes. Par ailleurs il écrivit qu'il continuait à se renseigner auprès d'autres ulémas pour découvrir la preuve qu'il pourrait y avoir d'une éventuelle ta'akkud sur la question (Ibid., p. 349).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

 

source: http://www.maison-islam.com/articles/?p=532

 

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